Deuxième manifeste
Rien ne serait plus compromettant pour un honnête homme que d'être souvent et hautement louangé par des fripons. Rien ne tendrait à ruiner plus vite la réputation d'intégrité politique, de dévouement à la cause de la justice, de la liberté et des droits du peuple, que de mériter un mot de louange, que d'avoir un second compliment du Transcript, ou de toute autre section de la presse tory du Bas-Canada, telle qu'elle a été tout entière, depuis la première page du Mercury jusqu'à la dernière élucubration du Courier. C'est pour déjouer une tactique aussi perfide, c'est pour repousser un éloge aussi offensant, que celui que fait de moi la feuille calomniatrice, le Transcript, en publiant que j'ai dit à une députation de concitoyens irlandais, qu'attendu que l'objet de leur réunion ne regardait que des pays étrangers, et non le Canada, je n'y voulais prendre aucune part, que je rends compte de l'entrevue que j'ai eue avec eux.
L'on m'invitait à devenir le président d'une assemblée publique pour y demander le rappel de l'acte oppresseur de l'Union de l'Irlande, et pour donner expression à nos vives sympathies, pour l'héroïsme avec lequel le peuple français a détruit une monarchie corruptrice, a brûler et fait un feu de joie d'un trône dont les cendres, promenées sur le monde par une brise propice, par le vent d'ouest de l'Amérique, par le vent de la liberté, ont commencé l'incendie de tant d'autres trônes; et pour la modération sublime avec laquelle il pardonne à ses tyrans abattus. Ces vérités, je les avait appelées saintes. Je m'en étais fait l'apôtre; je les avais prêchées. J'étais lié avec le public, comme par ma conscience à faire de constants efforts pour les faire prévaloir, et j'aurais pu faire une réponse aussi ignoble que celle que m'impute le Transcript! C'est pour cela que je suis louangé! louange astucieuse; atroce mensonge, qui prouve l'imbécillité de celui qui a cru un pareil rapport, ou la corruption de coeur, la perfidie et l'esprit d'intrigue de celui ou de ceux qui l'ont inventé et accrédité.
Si j'étais capable d'un égoïsme aussi abject, d'un servilisme aussi ord, je serais digne de tomber dans ce que je regarde comme le plus bas degré de l'échelle sociale : digne de revenir, non par nécessité et pour gagner mon pain, ce à quoi un homme honnête mais infortuné peut être réduit, à devenir, dis-je, garçon-typographe-volontaire (ce que la politesse de la langue anglaise appelerait diable-par-choix, a volunteer devil) dans l'imprimerie du Transcript.
Son conte est d'infernale origine, puisque le Transcript assure que Belzébuth seul sait d'où venait la députation. C'est la dévotion de l'éditeur pour un tel patron qui sans doute l'a engagé à s'en faire le serviteur et l'écho, puisqu'il publie, comme vrai, le mensonge auquel il donne une telle origine. Il le croit vrai parce qu'il vient de là d'où lui viennent la plupart de ses inspirations et inventions, de ses découvertes et de ses dénonciations d'assemblées nocturnes, aussi réelles et criminelles que l'étaient celles du sabbat des sorciers. Les derniers qui ont été judiciairement brûlés en Europe l'ont été en Angleterre!
La version véridique de ce qu'était et de ce que désirait cette députation est qu'elle était animée de sentiments trop humains et trop généreux, pour pouvoir être soupçonnée de venir de la part de Downing Street. Elle ne venait donc pas de Belzébuth. Bien convaincu de cela, j'ai pu en sûreté de conscience l'écouteur. Ses sentiments de haine contre toute les tyrannies aristocratiques, et d'amour pour toutes les libertés populaires, établissaient de suite des rapports de sympathie entre elle et moi. La conversation fut donc franche et libre, telle qu'elle pourrait être entre des affiliés de Conciliation Hall.
Quand près de deux siècles avant la naissance du christianisme, sur le théâtre de Rome païenne, l'un des plus élégants de ses poètes exhalait cette suave sentence : « Je suis homme, rien de ce qui peut aider au bonheur de l'homme ne m'est étranger », l'applaudissement unanime de cent mille spectateurs accueillit cette évangélique révélation. Il ne se trouva pas un seul homme dans une assemblée si nombreuse, à laquelle assistaient des envoyés de toutes les colonies romaines, des ambassadeurs de toutes les parties du globe où avait pénétré la civilisation grecque et latine, même de la nôtre, qui ne fût sensible à cet élan du coeur, à ce cri de la nature. Comment se fait-il donc que la presse tory canadienne toute entière croie que le devoir et la loyauté pour le gouvernement britannique exigent qu'elle n'exprime que mépris et animosité pour cette Irlande, dont l'oppression a fait un Golgotha trop étroit pour cacher dans ses entrailles cadavres que lui donne la famine; en sorte qu'ils restent exposés à sa surface, pour trouver leur sépulture dans les entrailles des chiens et des oiseaux de proie! La pitié pour l'Irlande! Ce serait une insulte pour le gouvernement britannique, si vigilant à punir ceux qui seraient durs et cruels pour les Irlandais, objets des prédilections des lords Russell et Brougham, Palmerston et Stanley et hoc omne genus; témoin la rigueur du châtiment qu'ils viennent d'infliger à Blake. Dans la nuit du 31 décembre dernier, ce mauvais riche, ce grand propriétaire, envoie détruire les pauvres demeures d'un grand nombre de familles irlandaises et les fait périr par la rigueur du froid. L'on a été demander à l'un des plus dignes des vice-rois qu'ait eus cette vallée des pleurs et des tortures s'il y avait quelque moyen de faire punir cet infâme meurtrier. Le vice-roi répond que non, que M. Blake est le maître de ces maisons et qu'il en peut faire ce qu'il voudra ; mais que, désirant punir, autant que la législation et la sensibilité anglaises le peuvent permettre, ce crime de lèse-humanité au premier chef, il rayera de la liste des juges de paix ce monstre à visage d'homme, à coeur de tigre, avec les instincts de la hyène, savourant l'odeur des cadavres en décomposition autour de son repaire!
Comment expliquer le cri sauvage de la haine contre des hommes opprimés à ce degré; comment ne pas partager l'élan naturel de Rome entière, électrisée par la voix creuse de Térence? C'est qu'à cette époque le gouvernement romain était un conquérant civilisateur, et que le gouvernement anglais a été pour l'Irlande, pour les Indes, pour la Nouvelle-France, un conquérant exterminateur. Rome païenne n'avait consenti à donner la paix à Carthage qu'à la condition qu'elle adoucirait son culte sanguinaire et abolirait les sacrifices humains. Le gouvernement mercandier des Indes a longtemps fait assister ses hauts dignitaires chrétiens aux holocaustes des veuves, brûlées vives avec le corps mort de leur mari; ainsi qu'aux processions de Jagrenaut où, par centaines, des fanatiques sont écrasés chaque année sous les roues du char qui traîne une idole bien plus avide de sang humain que ne le fut celle qu'honora l'africaine férocité.
Il ne peut y avoir de sympathie exprimée dans la presse tory pour l'agonie de l'Irlande. Ses maîtres ne donnent point d'or pour de pareils paragraphes. Ils donnent des avertissements, de l'or, des places et des honneurs à ceux qui désertent, à ceux qui maudissent l'Irlande et le Canada.
Maudits soient l'Irlande et le Canada; bénis soient les actes d'Union de l'Irlande et du Canada, disent les hommes et les journaux qui sont dévorés de la faim et de la soif, d'avoir des avertissements, de l'or, des places et ce qu'ils appellent honneurs.
La Députation : Monsieur, il y a eu à Québec une belle assemblée, dans laquelle l'on a dénoncé la tyrannie de l'Angleterre, donné une larme aux souffrances de l'Irlande, une aspiration pour sa délivrance; et un cri d'allégresse pour la gloire pure et sans tache de la France républicaine. Ici où nous sommes deux fois plus nombreux que ne le sont nos compatriotes de Québec; ici, dans la capitale de deux grandes provinces, n'en devons-nous pas avoir une semblable? Nous voulons l'avoir et nous vous prions de la présider.
M. Papineau : Vous avez raison, mes amis, d'en vouloir organiser une semblable à celle de Québec. Pour cette fin, ma voix et mon coeur vous sont acquis. Vous n'avez pas raison de vouloir que je la préside. Il y a de la vie et de l'honneur dans Québec. Il y en a eu quand, sous le règne de la terreur et sous l'inspiration de la liberté, en présence de lord Durham, l'on y a flétri sa tyrannie exercée contre les exilés de la Bermude; flétri l'exubérance de sa déraison quand il publiait que le retour au pays d'accusés absents serait haute trahison, pour laquelle ils souffriraient la mort, sans procès; quand Le Fantasque édifiait ses lecteurs, sur les folies quotidiennes des actes de la dictature d'alors (celle du moment pourrait bien le ressusciter avec toute sa verve); quand on y a protesté et pétitionné contre l'acte d'Union; quand on s'y est organisé l'été dernier, en comité nombreux de la réforme et du progrès; quand enfin, en assemblée récente, on s'y est réuni pour l'exaltation de l'héroïsme français, l'exécration du despotisme anglais, la commisération pour les râles de l'Irlande agonisante. Oui, il y a à Québec de la vie et de l'honneur. À Montréal, c'est autre chose. Nous y avons le siège du gouvernement responsable. Nous y avons des hommes d'État, politiques profonds comme l'abîme et muets comme la tombe, qui étouffent toutes les mesures qui naissent dans Québec. Pourquoi le font-ils? Ils ne m'ont pas dit leurs secrets. Je n'ai pas assez de clairvoyance pour les deviner. Il faut donc que vous sachiez s'il leur plaît que vous ayez l'assemblée que vous projetez.
La Députation : Nous avons lieu de penser qu'il leur plaît que nous ne l'ayons pas. L'on a demandé à M. Drummond, président de notre association pour le rappel de l'acte d'Union de l'Irlande, et à M. Ryan qui en était le secrétaire, de convoquer cette assemblée, à l'instar de celle qui a eu lieu à Québec : ils s'y sont refusés. Ils ont dit que nos compatriotes québécois avaient commis une grande étourderie d'avoir eu cette assemblée, d'avoir eu cette intempestive réunion, sans avoir préalablement consulté aucun des membres du gouvernement ici; que c'était susciter de l'embarras à une autorité amie, de qui nous obtiendrions à la fin tout ce que nous voudrions si, avec assez de patience, nous savions attendre assez longtemps; que maintenant qu'ils s'étaient attachés au gouvernement ils devaient se détacher de notre association; que nous pouvons élire d'autres officiers. C'est pour cela qu'en même temps que nous souhaitons vous choisir pour président, nous voulons avoir des résolutions publiques votées pour le rappel de l'Union et pour l'exaltation de la vertu et de la bravoure françaises, qui vivifient tous les peuples et, sous peine de déchéance, convertissent tous les rois.
M. Papineau : Ah! M. Drummond et M. Ryan, hommes libres, étaient des officiers de votre société; et, serviteurs du gouvernement, ils doivent la répudier? Mais certes, il y a là-dessous quelque chose de fort grave et de très compromettant. Il faut que je connaisse bien votre but et vos règles, avant que je me hasarde à m'affilier. Auraient-ils découvert, depuis qu'ils sont commissionnés, qu'il y a quelque odeur de déloyauté dans ces déplorables règles, que je ne connais pas? Ont-ils été longtemps vos officiers? Ont-ils pris part à vos discussions?
La Députation : Oh! pour cela, oui. Ils ont parlé plus souvent, plus dru, plus gros et plus fort qu'aucun autre des membres de la société.
M. Papineau : Bon, comme cela. Vous me faîtes plaisir. Il n'y avait rien de criminel dans votre maçonnerie, quand ils parlaient; j'en conclus qu'il n'y a rien de criminel quand ils se taisent.
Ce n'est pas vous qui avez changé; ce sont eux qui sont changés, c'est-à-dire qui ne le sont pas; mais...
« Qui sont tenus de le paraître. Peuple caméléon, peuple singe du maître. »
Oh! bien moi, qui n'ai pas d'autre maître que la loi, je pourrai oser parler quand ils ne pourront pas oser le faire? Vrai. C'est réjouissant d'apprendre que l'on peut devenir l'un de vous sans pour cela être trop facilement poursuivi par le solliciteur général, qui a été l'un de vous.
La Députation : Non seulement il ne doit pas poursuivre ses frères associés, mais nous croyons bien que c'est cette qualité de président des frères associés qui l'a fait solliciteur général. Ce n'est pas à raison de la seule circonstance de son origine irlandaise que nous l'avons porté à la représentation. Ce fut encore plus à raison de ses protestations énergiques et réitérées d'amour passionné pour les libertés populaires; de haine contre une oppression séculaire, régularisée contre notre infortunée patrie, au profit de nobles et de prêtres ennemis étrangers, justement odieux, depuis les dévastations des Plantagenets, des Tudors et des Stuarts jusqu'aux proscriptions de Cromwell, jusqu'aux trahisons de Castlereagh, jusqu'aux fourberies de lord Russell : ce fut à raison de ses promesses de faire écho aux dénonciations fulminées par les Grattan et les O'Connell contre les traîtres, qui ont vendu l'Irlande au Sassenagh, que nous l'avons porté à la représentation, voie d'avancement la plus large et la plus facile de toutes, sous l'heureux système de gouvernement responsable, intègre, économique, désintéressé, grand travailleur pour de minces rémunérations, dont nous avons eu le bonheur de jouir depuis sept années.
M. Papineau : En est-il ainsi? Alors soyez sûrs que vous aurez mal compris votre président. Il ne peut prétendre...
La Députation :
M. Papineau :
La Députation :
M. Papineau :